9% de la mer Méditerranée bénéficient aujourd’hui d’un statut de protection. À moins de cinq ans de l’échéance de l’objectif de protéger 30% des zones côtières et marines de la Méditerranée d’ici 2030 établi par la Stratégie régionale post-2020 pour les Aires marines et côtières protégées (AMCP) et les Autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCE) en Méditerranée adoptée par la Convention de Barcelone et alignée à l’Objectif 3 (30×30) de la Convention sur la Diversité biologique (CDB), le Statut des Aires Marines Protégées de Méditerranée de 2025 permet de mesurer précisément le chemin parcouru et les défis qui restent à relever.
Un socle réel, construit en 70 ans
Fin 2024, la Méditerranée comptait 1 152 Aires Marines Protégées (AMP) officiellement désignées, couvrant 225 163 km², soit 9,0 % du bassin. Derrière ce chiffre unique se superposent des réalités juridiques distinctes : 282 AMP dotées d’un statut national (80 231 km², 3,2 %), 869 sites marins Natura 2000 (97 251 km², 3,9 %), 39 Aires Spécialement protégées d’importance Méditerranéenne (ASPIM) de la convention de Barcelone (138,464 km² km², 5,5%) , et un accord international, le Sanctuaire Pelagos pour les mammifères marins (87 625 km², 3,5 %).
Cette architecture s’est construite par paliers, liés à l’évolution de cadres réglementaires : premières AMP nationales dans les années 1950, premiers sites Natura 2000 marins à la fin des années 1980, création du Sanctuaire Pelagos en 1999 (un saut à lui seul de plusieurs points de couverture), vagues successives de désignations au nord de la Méditerranée, et plus récemment le Corridor de migration des cétacés en Espagne.
Des écarts majeurs
Les acquis sont réels. Cependant, rapporté au “30×30”, l’objectif de protection de 30% des zones marines et côtières de la Méditerranée d’ici 2030, cette avancée semble encore insuffisante pour le temps imparti.
Le 30×30, c’est quoi ?
C’est l’engagement pris par les Parties à la Convention sur la Diversité Biologique avec l’adoption, en 2022, du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, et plus particulièrement de sa cible 3, qui vise à ce que, d’ici à 2030, au moins 30 % des zones terrestres, des eaux intérieures et des zones côtières et marines soient effectivement conservées et gérées, en particulier les zones d’importance particulière pour la biodiversité et les fonctions et services écosystémiques, au moyen de systèmes d’aires protégées et d’autres mesures de conservation efficaces par zone, écologiquement représentatifs, bien reliés et gouvernés équitablement.
Le 30×30 ne porte donc pas uniquement sur la surface couverte, mais aussi sur l’effectivité de la conservation et de la gestion des espaces concernés.
En Méditerranée, cet objectif est notamment décliné à travers la Stratégie régionale post-2020 pour les aires marines et côtières protégées (AMCP) et les autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCE), adoptée par les Parties à la Convention de Barcelone en 2021, et la Stratégie de l’Union européenne en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030.

Mais réduire cela à une course à la surface serait une erreur de lecture. En croisant les données spatiales de MAPAMED et les réponses de 263 AMP dans le cadre de la consultation réalisée pour le Statut des AMP de Méditerranée de 2025 (à paraître en fin d’année 2026), le rapport montre que l’écart avec l’objectif 30×30 se joue simultanément sur cinq plans : le rythme de désignation, le degré de la protection, la répartition géographique inégale, la réalité de la gestion et la représentativité écologique du réseau.
Un rythme de désignation au ralenti
Entre fin 2019 et fin 2024, la surface sous statut de protection n’a progressé que de +0,7 point, pour 59 nouvelles AMP créées en cinq ans.
À ce rythme, la Méditerranée n’atteindrait pas 30 % avant 150 ans. Cette projection n’a pas vocation à prédire l’avenir, mais elle peut servir d’étalon. Elle dit qu’un simple prolongement des dynamiques actuelles ne produira pas l’objectif 30×30, et que l’atteinte de la cible suppose un changement d’échelle dans les décisions de désignation, en particulier au large et en haute mer.

Une faible représentation des zones de protection intégrale
Un statut de protection n’implique pas nécessairement une réduction de toutes les pressions. Les zones de protection intégrale (non-accès, non-prélèvement ou non-pêche) ne représentent que 0,07 % de la Méditerranée.

Ce sont pourtant ces zones qui produisent les effets écologiques les mieux documentés : reconstitution des biomasses, effet réserve, débordement vers les zones de pêche adjacentes. Une trajectoire crédible vers 2030 ne peut donc pas se limiter à additionner des surfaces désignées : elle doit augmenter significativement la part du réseau bénéficiant d’une protection intégrale.
Une répartition géographique inégale
97,5 % de la surface sous désignation se situe dans la rive nord de la Méditerranée. Le réseau méditerranéen présente donc, en termes de superficie, un déséquilibre marqué en faveur de la rive nord, avec une couverture encore nettement plus limitée sur les rives Sud et Est.

Ce déséquilibre n’est pas anecdotique : il fragilise la cohérence écologique de l’ensemble. Les espèces mobiles, les couloirs migratoires et les connectivités larvaires ne s’arrêtent pas aux limites des juridictions. Un réseau écologiquement représentatif et connecté suppose de renforcer la désignation et les moyens de gestion sur les rives Sud et Est du bassin, l’un des enjeux structurants de la coopération régionale portée par la Convention de Barcelone.
De la désignation à la gestion effective : de nombreux défis
C’est l’apport le plus inédit du rapport, rendu possible par l’enquête menée auprès de 263 AMP, soit environ 23 % de l’ensemble des AMP de Méditerranée.
Le résultat est sans ambiguïté : 23 % de ces AMP confirment disposer d’un plan de gestion mis en œuvre, ce qui correspond en termes de surface à 4,2 % de la Méditerranée. Autrement dit, la surface effectivement dotée d’un cadre de gestion opérationnel représente moins de la moitié de la surface désignée.
L’analyse de douze conditions favorables à une gestion efficace tirées de la littérature scientifique1, évaluées auprès des gestionnaires, précise le diagnostic. Les trois facteurs identifiés comme étant les plus déterminants pour atteindre les objectifs de gestion : le personnel, la réglementation, et l’implication et la coopération entre les parties prenantes obtiennent tous une évaluation plutôt négative. Le financement, l’équipement, la surveillance et le suivi scientifique suivent le même constat négatif.
- Hockings et al., 2006; Gill et al., 2017; Geldmann et al., 2019. ↩︎
Le rapport met en lumière également une insuffisance des moyens : une unité de gestion supervise en moyenne six AMP, avec une médiane de trois, et jusqu’à 67 AMP qui ont répondu à l’enquête pour une seule structure. Plus une unité gère de sites, moins ces sites atteignent leurs objectifs.
Une faible représentativité écologique
Les AMP méditerranéennes protègent une grande diversité d’habitats, mais avec une nette dominante côtière et peu profonde. Les herbiers de posidonie et le coralligène sont les habitats les mieux suivis ; les écosystèmes profonds et les zones humides côtières restent sous-représentés et insuffisamment suivis. Au niveau des espèces, la couverture des zones d’importance pour la conservation par les AMP sont encourageantes pour certains taxons (ex: oiseaux et tortues) mais demeurent insuffisantes pour d’autres comme les mammifères marins et elasmobranches.
Des écosystèmes de plus en plus sous pression
Dans le contexte actuel, les pressions anthropiques s’intensifient. En combinant intensité et fréquence d’occurrence, le rapport place en tête des facteurs de pression le mouillage, les activités nautiques motorisées et la pêche artisanale, devant la pêche récréative, la plongée, la baignade et le développement côtier. Autrement dit, les pressions dominantes sont des activités récréatives, touristiques et de petite pêche côtière, le plus souvent autorisées ou partiellement encadrées au sein des AMP.
S’y ajoutent deux pressions diffuses : la pollution, avec les déchets marins nettement en tête des nuisances signalées ; et les espèces non-indigènes envahissantes, dont l’intensité suit un net gradient Est-Ouest (8 % des AMP déclarent une pression forte à l’échelle du bassin, contre 53 % dans la région Égée–Levant).
Un tableau de bord partagé, et un rendez-vous
Ce diagnostic n’aurait pas été possible sans MAPAMED, la base de données des aires marines protégées de Méditerranée, développée et administrée conjointement par le SPA/RAC et MedPAN, et validée par les Points Focaux ASP/DB de la Convention de Barcelone. Une nouvelle version, enrichie de fiches par site, sera prochainement disponible. C’est elle qui permet de suivre dans la durée, et de manière comparable entre pays, l’avancée réelle vers 2030.
La suite se joue collectivement. Les résultats du Statut 2025 (publiés fin 2026) alimenteront directement le 4e Forum des aires marines protégées de Méditerranée, du 15 au 18 décembre 2026 à Alexandrie, l’événement durant lequel gestionnaires, représentants des autorités nationales et administrations en charge des AMP, scientifiques et bailleurs confrontent les constats, partagent les solutions et s’accordent sur les priorités.

